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Quelles images ?
Il existe dans notre pays, avec ou sans nostalgie,
un certain nombre d'images des Noirs. Ces images, liées ou non à la
présence effective d'Africains sur le territoire, exprimées au grand
jour ou cheminant de façon souterraine, nous avons cherché à les
interroger. Sont-elles globalement négatives, dans la mouvance
indiscutable de la tradition occidentale toute entière? Sont-elles
plutôt positives? Et si c'est le cas, de quelle manière (il y a des
préjugés positifs qui sont, en fait, des prisons subtiles) ? Ou bien
sont-elles neutres, ni meilleures ni pires que d'autres, sans charge
particulière, humaines, simplement ?
Nous sommes partis d'une hypothèse de travail qui
fut amorcée par l'exposition Wit over Zwart-Le Noir du Blanc : ce
n'est pas dans un seul domaine qu'il faut recueillir et examiner ces
images mais partout où c'est possible, dans des milieux dont l'audience
est très large mais aussi dans des modes de communication considérés
comme mineurs et dont l'impact, pour cette raison, est fréquemment
négligé.
L'exposition a dépouillé, de façon significative, une partie plus
qu'impressionnante de l'iconographie occidentale. Conçue et réalisée en
Hollande, elle a cependant, très logiquement, privilégié le matériel
local, même si Français, Anglais et Belges sont parfois piteusement
contraints d'y retrouver leurs héritages respectifs. Une collection panoramique : gravures scientifiques, illustrations de romans
populaires, photos de presse, livres pour enfants, bandes dessinées,
partitions musicales, affiches publicitaires, emballages commerciaux,
objets ornementaux ou d'usage courant, jouets, cartes postales, etc....
Cette profusion indéniable démontre jusqu'à l'écoeurement combien
l'univers visuel occidental s'est encombré d'images qui ont marqué et
marquent encore notre culture et, par voie de conséquence, nous-mêmes,
producteurs-consommateurs, même si c'est à notre insu ou à notre corps
défendant.
Restent le texte et la parole. Nous avons délibérement choisi, tout en
restant attentifs à l'examen de certaines images à caractère visuel,
d'interroger en priorité le discours, sous sa forme écrite ou parlée
(la tradition orale est toujours active en Europe, même si elle a perdu
ses stylisations esthétiques). Les axes restent les mêmes: explorer des
médias qui ont touché largement les écoles et les familles (ici, les
manuels scolaires, les récits et romans coloniaux) ou qui occupent
impérieusement notre champ de conscience actuel (le langage de la
grande publicité et les messages d'ONG). Il importe également, à
partir d'écoutes variées de discours très quotidiens (les idées reçues
sur les nègres et, complémentairement, les immigrés, les arabes), de
réfléchir sur les perceptions d'une majorité dite silencieuse et plutôt
bavarde (dans les stades, les cafés et autres lieux d'expression
publics et privés).
Il y a d'abord les survivances. Par exemple, le
folklore archaïque ou plus récent des carnavals et autres fêtes
populaires. Connaît-on les géants noirs de Lier, Kinnebaba et sa femme,
apparemment un couple de serviteurs, de taille plus réduite que les
autres géants ? Ou ce groupe dont j'ignore le nom, des sauvages
grotesques, encharbonnés, en jupes de raphia? Je les ai vus par hasard,
en 87 ou 88, lors d'une braderie dans les rues d'Ixelles. De quelle
planète venaient-ils ? Il fallait noter aussi l'air sidéré des quelques
Africains qui se promenaient par là !
Citons, bien sûr, à l'usage des enfants et du
commerce qui s'y rattache, le Zwarte Piet toujours virulent en Flandre,
semble-t-il, et le Père Fouettard, son collègue wallon devenu moins
énergique. Est-ce vrai ? Pourquoi ? Comment ? Et les chansons des
beuveries étudiantes ? Et les proverbes? Les comptines? La figure, bien
réelle celle-là, du Karabouïa, dans les années 40, 50, qui vendait du
sucre candi sur les foires des petites villes, à la fois aimé et craint
des gamins qui le chahutaient ?
Puisqu'on est dans les friandises, un sujet peu
connu est celui de la gourmandise belge dans ses rapports avec
l'Afrique. On y trouve quelques cas curieux de ce qu'on pourrait
appeler un cannibalisme symbolique: négrillons en massepain, à
califourchon sur leur monstrueuse banane, poupées noires en chocolat,
petits gâteaux Matadi, Têtes de nègres, Bamboula, Négus ou ce cocktail
exotique baptisé Lumumba.... On est ici, à l'évidence, dans le registre
des images bénignes, des genres dits mineurs. Nous les croyons, pour
cette raison même, particulièrement significatifs. Le caractère
injurieux est devenu plus subreptice, camouflé par le ludique.
Il faut constater que toutes ces traces, coloniales
et autres, ont tendance à s'estomper. Leur charge phantasmatique est de
moins en moins perceptible. D'autres mythologies sont venues les
remplacer et leur étude approfondie nous paraît une nécessité.
Que révèlerait l'approche systématique du discours
de la rue, déjà évoqué plus haut ? La parole des bistrots, des
magasins, des trams, des bureaux, des cantines constitue un étrange
corpus qui englobe les Noirs et les immigrés d'origine non-européenne :
histoires drôles multicolores exprimant avec constance le mépris
culturel ou l'obsession sexuelle, histoires vécues, anecdotes du monde
susceptible des propriétaires, locataires, gérants d'immeubles,
feuilletons du chômage et de la Sécurité sociale, souvenirs de
vacances, témoignages d'expatriés retour de coopération, fables et
slogans politiques débiles parfois repris, mieux emballés, par des
politiciens en place...
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