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par Anne Crémieux*
Ceux qui connaissent Haile Gerima parce qu’ils ont vu ses films, parce qu’ils l’ont rencontré, parce qu’ils ont travaillé avec lui, vous feront certainement la liste de ses qualités parmi lesquelles sa générosité, son écoute et son implication pour la communauté, son esprit d’indépendance, sa détermination, sa persévérance, et surtout son éthique artistique et politique. Pour moi, ce qui m’a le plus marqué quand j’ai rencontré Haile Gerima et dans ce que j’ai pu voir de lui depuis, c’est son sens du relatif qui fait de lui un grand réalisateur, un grand professeur, un grand passeur.
Je m’explique.
Haile Gerima vous le dirait lui-même, pour un gamin d’un village d’Ethiopie, la reconnaissance qu’il a pu obtenir du public ou des producteurs est tout à fait remarquable, imprévisible, suffisante.
Qu’est-ce qui fait un grand réalisateur ? Sa reconnaissance publique ? Son succès institutionnel ? Un Oscar ? Une mesure absolue de son génie ?
J’ai entendu Haile Gerima dire à la télévision qu’il admirait tout
particulièrement deux réalisateurs en particulier, Francis Ford
Coppola, oscarisé et palmed’orisé, et Charles Burnett, son camarade à
UCLA, relativement peu connu bien qu’ayant signé Killer of Sheep, rangé
parmi les 25 meilleurs films de tous les temps par la Librairie du
Congrès américain. Haile Gerima est lui-même admiré de beaucoup de
cinéastes et de personnes qui le connaissent, dont Charles Burnett, je
ne sais pas pour Francis Ford Coppola.
Haile Gerima est arrivé aux Etats-Unis à l’âge de 21 ans. Il a étudié à
UCLA avec un groupe d’étudiants avec lesquels il a créé « l’école des
cinéastes noirs de Los Angeles », « The Los Angeles School of black
film makers ». Parmi eux Charles Burnett, Larry Clark, Julie Dash, Ben
Caldwell, Billy Woodberry. Inspiré par les cinémas dit du tiers monde
(third world cinema), c’est-à-dire en particulier le cinéma cubain,
brésilien, africain, mais aussi le néo-réalisme italien ou la nouvelle
vague, le groupe de jeunes cinéastes se place résolument en marge d’une
production hollywoodienne qu’ils n’imaginent jamais pouvoir ni sans
doute à l’époque vouloir intégrer. Il en résulte un cinéma noir
autonome dont le but est de refléter l’humanité des populations noires
telle qu’elle n’est pas représentée à l’écran, selon des modes
narratifs et des esthétiques éloignés des normes hollywoodiennes. Le
but n’est pas de divertir, encore moins de faire du profit.
Le premier film de Haile Gerima à la sortie de l’école, Bush Mama,
propose en 1976 l’opposé de ce que montrent les films hollywoodiens de
la blaxploitation : c’est un film sans grandes actions, en noir et
blanc, mettant en scène des personnages pauvres, emprisonnés à tort,
qui se droguent par désespoir, qui subissent la violence plutôt qu’ils
ne la perpétuent.
En 1982, il réalise Ashes and Embers, une fiction documentaire sur les vétérans de la guerre du Vietnam.
En 1993, Sankofa est le premier de ses films à rencontrer un réel
succès public malgré une distribution très limitée. Les quelques
cinémas qui acceptent de programmer le film, notamment les multiplexes
du basketteur noir américain Magic Johnson, enregistrent salle comble
pendant de nombreuses semaines. Ce film parle directement au public
noir américain en exorcisant l’esclavage à travers le personnage de
Mona, une jeune mannequin noire américaine qui lors d’un tournage sur
l’île de Gorée est transportée 200 ans en arrière et fait le voyage des
esclaves vers l’Amérique. Haile Gerima anime à cette occasion de
nombreuses séances, se déplace pour montrer un film qui se veut
militant au sens où sa projection ne se limite pas à un visionnage mais
est accompagné d’un débat, d’un véritable échange.
Haile Gerima réalise aussi plusieurs films en Ethiopie, dont Harvest:
3000 Years (Moisson, 3000 ans) en 1975 sur des paysans éthiopiens, le
documentaire Imperfect Journey sur la situation en Ethipie en 1986, le
documentaire historique Adwa sur la colonisation de l’Ethiopie (1999),
et enfin Teza qui passe dans ce festival.
Contrairement à ses camarades de UCLA, Haile Gerima
n’a jamais tenté de travailler à Hollywood. C’est incompatible avec sa
façon de travailler. Il explique qu’il tient trop à sa liberté, non
seulement d’un point de vue financier, mais vis-à-vis du public. Il
veut faire ses films sans se demander si le public appréciera car comme
il l’explique lui-même dans son anglais accentué d’Ethiopie, chacun sur
terre a un accent et si l’on cherche à plaire au public, on perd son
accent. Il l’admet volontiers, son poste à l’université de Howard à
Washington lui permet de ne pas devoir vivre de son art et il peut donc
se permettre de passer 15 ans à trouver l’argent pour réaliser Teza, ce
que son ami Charles Burnett ne peut pas faire. Haile Gerima fonctionne
sur un autre rythme, avec d’autres objectifs.
Haile
Gerima est Africain, pour autant jamais je ne l’ai entendu se
distinguer des Afro-américains. Je crois que pour lui, la date
d’arrivée en terre américaine importe peu. Les Afro-américains sont
d’origine africaine et lui-même est Afro-américain de fait, c’est ainsi
qu’il est perçu par les Américains et qu’il vit dans ce pays. Si ses
films s’adressent à tous les Américains, il explique bien qu’il refuse
les règles narratives du cinéma américain : il n’intègrera pas des
personnages blancs, il n’adoptera pas un point de vue eurocentrique, il
ne fera pas s’exprimer les personnages dans un anglais WASP. Si les
Afro-américains sont davantage réceptifs à ses films, c’est parce
qu’ils le sont intrinsèquement, non parce que Haile Gerima s’adresse
particulièrement à eux. A l’exception de Sankofa, Haile Gerima ne parle
d’ailleurs pas de l’Afrique dans son ensemble mais toujours de
l’Ethiopie, de sa patrie d’origine.
Haile Gerima milite pour la diversité des cultures. Il voit dans la
puissance de la culture occidentale une absurdité à laquelle
participent les peuples opprimés. Pourquoi fêter Noël avec un sapin, un
Père Noël qui arrive en luge et qui passe par la cheminée quand on vit
sous les tropiques ? L’exemple est de Haile, pas de moi. C’est un
exemple parlant et je crois que c’est pour ça qu’il est tant admiré par
nombre d’entre nous, parce qu’il a une idée très claire de ce qu’il
fait en tant qu’artiste et de la fonction identitaire, culturelle et
cathartique de l’art pour lui. Haile Gerima propose le fruit de cette
catharsis au public, dont l’approbation n’est pas une fin en soi, car
comme pour beaucoup d’artistes, la fin est dans la production. La
reconnaissance publique, si elle vient, n’est que la cerise sur le
gâteau. C’est en quelque sorte l’approche contraire d’un projet
hollywoodien où la production se fait, pour beaucoup d’artistes noirs
américains en particulier, dans la douleur du compromis, ce à quoi
Haile Gerima refuse de se plier sans pour autant cacher sa satisfaction
de voir Sankofa réussir financièrement et auprès des critiques. On
souhaite le même destin à Teza, bien sûr. Haile Gerima s’efforce de
n’avoir comme objectif que l’honnêteté du propos, le respect des
personnes impliquées et de soi-même. Avec toujours cette idée en tête
que tout est relatif. Que la vie est à la fois longue et courte, qu’il
peut donc passer des années à financer un projet et continuer d’écrire
assez de scénarios pour, à ce rythme-là, faire des films pendant
plusieurs siècles.
* enseigne le cinéma à l'Université Paris X Nanterrre,
est réalisatrice et notamment publié "Les cinéastes noirs américains",
(Edition L'Harmattan, 2004)
Le dernier film d'Haile Gerima, Teza,
a remporté les palmarès des festivals de Venise, Carthage, d'Amiens, et
tout récemment, le prestigieux Etalon de Yennenga du Fespaco (2009).
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