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"Dire les mots nouveaux" : un entretien avec Mukala KADIMA-NZUJI
réalisé par Bernard MAGNIER en mars 2007.
Professeur de littérature africaine à l'université Marien Ngouabi de Brazzaville et critique universitaire, il est l'auteur de travaux consacrés à la littérature congolaise (RDC), ainsi qu'aux écrivains malgache Jacques Rabemananjara et congolais Sony Labou Tansi. Il a également enseigné les littératures francophones à Bayreuth. Essentiellement poète, il a publié son premier roman, La Chorale des mouches en 2003.
Bernard MAGNIER : Pouvez-vous nous dire comment est née votre
passion pour la littérature ? Commençons par la lecture. D’où est né
votre goût pour la lecture ?
Mukala KADIMA-NZUJI
: Ma passion pour la lecture remonte à mon enfance. En 1956, je n’avais
pas neuf ans révolus ; je poursuivais encore mes études primaires dans
une école publique pour enfants noirs, à Kananga (Luluabourg), dans
l’actuelle province du Kasaï occidental ; mon père décide de m’inscrire
au collège des Pères de Scheut de la même ville. Le collège Saint-Louis
était réservé aux enfants blancs. Pour y avoir accès, il fallait
appartenir au groupe des « évolués ». Ce groupe, issu de la politique
coloniale belge, servait de classe sociale intermédiaire entre
l’administration et la population dite indigène ; il était composé
d’hommes et de femmes qui avaient reçu leur instruction dans les petits
séminaires et les écoles de métiers. Mon père, assistant médical de son
état, en faisait partie. Son souci était de m’assurer une formation
intellectuelle à la fois solide et égale, à tous égards, à celle des
enfants de ses collègues blancs. C’est au collège Saint-Louis que je
découvre la poésie à travers l’exercice appelé «récitation». Je dis
bien «poésie» et non «langue française» pour une raison simple : à
l’école publique, l’enseignement était dispensé entièrement en
tshiluba, ma langue maternelle ; au collège Saint-Louis, il l’était en
français et en néerlandais. J’ai donc découvert ces deux langues
étrangères en même temps que les leçons que je recevais et les
«récitations» que j’étais appelé à apprendre par coeur. C’est à travers
ces leçons et récitations que j’ai eu mon premier contact avec le texte
et mon premier commerce avec la lecture. Mais il s’agissait de contact
et de commerce contraints : je n’en tirais aucun plaisir.
L’apprentissage, d’une part, des textes et des récitations, et, d’autre
part, du français et du néerlandais, était devenu pour moi un véritable
calvaire d’autant plus que je n’en voyais pas l’utilité. Aujourd’hui,
je sais que la connaissance des langues est une richesse, mais, à cette
époque-là, ma vision était différente. Pendant ce temps, je brillais en
arithmétique et en problèmes. Quand, au bout de cinq années passées au
Collège Saint-Louis, arrive l’heure des épreuves de fin d’études
primaires, ma connaissance du français, du néerlandais et des textes
était plus que médiocre. C’est à cause de ces langues et du texte que
je n’ai pas été reçu à mon certificat de fin d’études primaires. J’ai
dû me présenter, trois mois plus tard, devant le jury central, après
avoir affûté mes armes ; j’ai, enfin, décroché mon certificat. J’avoue
que ce premier échec m’a ouvert les yeux ; il m’a fait prendre
conscience de l’importance des langues dans la vie d’un homme, et du
rôle qu’elles peuvent jouer dans la réussite sociale d’un individu. Mon
succès au jury central m’ayant ouvert les portes de l’enseignement
secondaire, m’a de surcroît déterminé à me consacrer aux langues plus
qu’aux mathématiques.
Quelles ont été vos premières lectures ?
Vous
souvenez-vous de certains titres ?
Je me souviens parfaitement de mes premières lectures. Mon père, en bon
«évolué», disposait d’une petite bibliothèque à la maison. Cette
bibliothèque comptait des périodiques et des encyclopédies médicales.
Parmi les périodiques se trouvait notamment «La Voix du Congolais», un
organe de liaison des cercles des «évolués» du Congo belge, du Rwanda
et du Burundi. Ce périodique publiait des études, des récits de voyage,
des contes, des fables et des poèmes. Les textes étaient signés par des
Congolais. Mais ce qui m’intéressait le plus, c’étaient les
illustrations, les photographies dont les pages étaient le plus souvent
ornées. C’est pour cette même raison que je m’étais beaucoup intéressé
aux encyclopédies médicales de mon père jusqu’à rêver de devenir
médecin. C’est donc dans «La Voix du Congolais» principalement que j’ai
puisé l’essentiel de mes premières lectures.
A quel moment avez-vous découvert les écrivains africains ? Quels
étaient ces écrivains ? Quels sont ceux qui ont joué un rôle dans votre
venue à l’écriture ?
J’ai découvert les
écrivains africains à l’âge de quatorze ans. Je venais de terminer le
cycle d’orientation à l’Institut Saint-François Xavier de Kikwit, dans
l’actuelle province de Bandundu, chez les Pères Jésuites. Mon
professeur de français, M. Paul Scarmure, qui m’avait fait découvrir et
aimer la littérature m’avait vivement conseillé de renoncer aux études
scientifiques auxquelles je me destinais et de m’orienter vers les «
humanités » littéraires où étaient enseignés la littérature, la
philosophie et le latin, parce qu’il estimait que j’étais doué pour ces
disciplines. J’ai alors quitté l’Institut Saint-François Xavier ; je me
suis rendu à Kiniati, à deux cents kilomètres de Kikwit ; je me suis
inscrit au Collège Saint-Ignace de Loyola, un autre établissement
scolaire des Pères Jésuites. C’était à la rentrée scolaire 1963-1964.
C’est dans cet établissement que j’ai découvert les écrivains
africains. Il y existait une petite bibliothèque installée dans un
local d’environ trente mètres carré. Cette bibliothèque offrait
plusieurs types d’ouvrages : des manuels de civisme, des romans, des
recueils de poésies et des pièces de théâtre d’auteurs africains et
européens, des anthologies, des brochures d’édification morale, des
recueils de fables et contes africains publiés par la Bibliothèque de
l’Etoile, une maison d’éditions créée en 1943, à Lusanga (Leverville),
dans le Bandundu, par les Pères Jésuites, pour servir aux «évolués» de
tribune et de lieu de formation et d’information sociale, spirituelle,
économique et culturelle, etc. Mais la chose la plus frappante était
que la bibliothèque disposait des rayons réservés aux élèves du cycle
d’orientation, c’est-à-dire les deux premières années du secondaire, et
d’autres à ceux qui avaient dépassé ce cap. Curieusement, la plupart
des ouvrages d’auteurs africains étaient relégués aux rayons réservés
aux élèves du cycle d’orientation. Moi, j’avais déjà dépassé ce cap. Je
faisais partie des «grands» du collège. Cependant, dévoré de curiosité,
je ne pouvais limiter mes lectures aux seules œuvres d’un Cronin, d’un
Duhamel, d’un Verhaeren, d’un Malot ou de bien d’autres écrivains que
nous recommandaient nos maîtres ; j’ai pris le parti, à la grande
surprise du Père bibliothécaire, d’explorer les rayons réservés aux
enfants. C’est là que, par un hasard heureux, je suis tombé sur un
petit volume à la couverture cartonnée, que j’ai aussitôt ouvert. Le
volume était intitulé «Ngando, le crocodile», et signé Paul
Lomami-Tchibamba. Ni le titre de l’ouvrage, ni le nom de l’auteur ne
m’ont laissé indifférent. Pour moi, «Ngando» était un mot luba, qui
désignait le crocodile. En ces temps-là, je ne pouvais pas un seul
instant penser qu’il puisse appartenir aussi à d’autres langues que le
tshiluba. Quant au patronyme, Lomami-Tchibamba, il était bien de chez
moi. Fier de ma découverte et heureux de constater qu’un Noir, de
surcroît quelqu’un de chez moi, était capable d’écrire un livre, je
n’ai pas hésité à emprunter «Ngando». Je me rappelle, et je me le
rappellerai toujours, avec quel bonheur j’en ai dévoré les pages, les
unes après les autres. L’immense plaisir que ces pages m’avaient
procuré, m’a déterminé à poursuivre mon exploration des rayons pour
enfants. C’est ainsi que j’y ai découvert et lu avec ravissement les
poésies de Léopold Sédar Senghor, d’Aimé Césaire, de Jacques
Rabemananjara, d’Antoine-Roger Bolamba, de Tchicaya U Tam’Si ; mais
aussi les contes de Birago Diop et de Bernard Dadié, etc. contenus dans
diverses anthologies, notamment celles de Christiane Reygnault et de
Langston Hugues, parues dans la collection « Nouveaux Horizons ». Ma
vocation littéraire est née de ces découvertes et rencontres.
A quel moment avez-vous commencé à écrire des poèmes ?
J’ai commencé à
écrire des poèmes à l’âge de quinze ans, à Kiniati, au Collège
Saint-Ignace de Loyola. La découverte des auteurs africains m’avait
bouleversé. Elle m’avait amené à prendre conscience de cette vérité, à
savoir que le Noir, maître incontesté de la parole, était aussi capable
d’affronter l’écriture et de la vaincre. Elle m’avait révélé une part
de moi-même que j’ignorais : l’aptitude au rêve. Elle m’avait amené à
comprendre que le rêve demeurait l’une des sources majeures de la
création littéraire.
C’est ainsi que vous avez publié plusieurs recueils de poèmes mais vous
vous êtes également intéressé au théâtre…
Comme je vous l’ai dit, j’ai commencé à écrire des poèmes assez tôt. Un
peu plus tard, vers mes dix-huit ans, je me suis mis à l’écriture
dramatique, sous la double houlette d’Eugène Labiche et de Jules
Romains, dont les pièces de théâtre, notamment «Le Voyage de M.
Perrichon» pour le premier, et «Knock, ou le triomphe de la médecine»
pour le second étaient souvent jouées par des élèves de l’Institut
Saint-François-Xavier. La première pièce de théâtre que j’ai écrite à
cette époque, et que je n’ai pas tardé à détruire, s’intitulait «La
Case enfumée», une histoire d’amours contrariées du fait de l’intrusion
des parents dans la vie du couple. Je l’ai détruite parce que
l’écriture dramatique s’était révélée inapte à exprimer ce que je
voulais ; en somme, je n’en avais pas la maîtrise. Ma seconde pièce de
théâtre, «Katana», commencée alors que je me trouvais en classe de
terminale au Collège Saint Ignace de Loyola, et terminée au début de
mes études à l’Université Lovanium de Kinshasa, était déjà mieux
structurée. Le personnage de Katana, qui donne son nom à la pièce, en
est la figure féminine centrale. J’y traitais le thème du mariage
forcé. Cette pièce, que je croyais avoir détruite, s’est retrouvée dans
mes papiers à mon arrivée à l’Université de Lubumbashi, en décembre
1971. Je venais d’y être recruté comme assistant. J’ai aussitôt fait
lire «Katana» au Professeur Victor P. Bol sous la responsabilité duquel
je commençais ma carrière universitaire, et au romaniste Jacques
Lanotte, alors chef des travaux dans la même université. L’un et
l’autre ont rempli les marges de mon manuscrit de diverses annotations
portant sur le fond et la forme ; ils m’ont conseillé de le
retravailler. C’est ce que j’ai fait, mais je n’ai jamais eu le courage
de faire jouer cette pièce. J’estimais qu’elle n’était pas encore tout
à fait au point. En 2001, un ami de passage chez moi, à Brazzaville,
s’y est intéressé, l’a lue en peu de temps, l’a mise en scène et jouée
sous le titre «Katana, ou la résurrection des démons». Le succès que
cette pièce a rencontré dans tous les milieux socioculturels de
Brazzaville n’a pas manqué de me surprendre. Elle est restée à
l’affiche de 2001 à 2004.
En 2003, vous avez publié «La chorale des mouches», votre premier
roman.
Pourquoi ce choix du roman ? Pour cette venue si tardive à ce genre littéraire ?
Depuis mes années de
collège, je m’intéresse au roman. J’avoue qu’à cette époque-là, je ne
me sentais pas encore suffisamment armé pour l’affronter. Le roman,
j’en étais conscient, exige beaucoup de souffle, une grande maîtrise
des techniques narratives, un contrôle permanent des personnages, une
connaissance approfondie de la psychologie humaine, un sens aigu
d’observation, et, bien entendu, beaucoup de patience et de
persévérance. Devant ces exigences qui m’apparaissaient comme une
montagne de difficultés, j’avais du mal à en emprunter la voie.
Il a donc fallu que se produise en moi un choc pour que je franchisse
sans hésitation la ligne rouge qui me séparait du roman. Et ce choc
n’était autre que l’échec patent des Conférences nationales organisées
dans plus d’un pays africain. Le but de ces Conférences nationales, on
s’en souvient, était de tirer l’Afrique du bourbier du
sous-développement dans lequel elle croupissait, mais elles n’ont pas
tenu leurs promesses. En lieu et place du lait et du miel promis
souvent à coups de slogans, elles ont apporté un chapelet de guerres
civiles et une cohorte d’enfants-soldats, d’orphelins, de femmes
violées pour ne retenir que ces quelques cas. L’écriture romanesque
m’est alors apparue comme l’outil le mieux indiqué pour fixer cette
étape importante de l’histoire de l’Afrique et traduire les moments
d’exaltation patriotique et de déceptions qu’ont constitués les
Conférences nationales.
Quel a été l’accueil réservé à «La Chorale des mouche » ?
Mitigé en Occident
et enthousiaste en Afrique. La critique européenne s’est contentée, à
quelques exceptions près, de souligner le caractère
naturaliste-réaliste de l’écriture du roman, et, par ailleurs,
d’affirmer sans le démontrer, que je venais grossir les rangs des
romanciers du chaos. En gros, « La Chorale des mouches » n’a pas retenu
son attention. En revanche, le lecteur des deux Congo et du reste de
l’Afrique a accueilli ce roman avec enthousiasme. «C’est vraiment notre
histoire», déclare-t-il. L’abondant courrier que j’ai eu à recevoir
d’Africains résidant en Afrique ou ailleurs, m’a fait comprendre que
mes préoccupations n’étaient pas éloignées des leurs. C’est cela que je
voulais. Peu m’importent le silence et l’indifférence de la critique
européenne ! Elle n’a sans doute rien compris au projet inscrit dans
«La Chorale des mouches» ; elle a ses critères d’appréciation auxquels
elle soumet les textes d’auteurs africains et par rapport auxquels elle
les juge. J’ai horreur de toute forme de dogmatisme. Je suis de ceux
qui estiment que toute œuvre littéraire sécrète ses propres critères
d’appréciation et que tout placage sur elle des critères étrangers à
elle, condamne celui qui s’y exerce à une cécité critique. Me laissent
donc totalement indifférent les satisfecit, les condamnations, les
jugements à l’emporte-pièce provenant d’une certaine critique
européenne paresseuse, qui a lu «La Chorale des mouches» à partir d’une
problématique et des formes d’écriture qui ne sont pas les siennes.
Vous qui êtes au
cœur de la création littéraire, à triple titre, de créateur mais aussi
d’éditeur et de critique, quel regard portez-vous sur les littératures
africaines et sur leur évolution ces dernières années ?
Les
littératures africaines francophones non seulement se portent bien,
mais en plus croissent numériquement et qualitativement. Quels sont les
facteurs qui ont favorisé leur développement?
De
mon point de vue, il en existe deux. Le premier, c’est l’intérêt que
les grandes maisons d’éditions d’Europe, notamment le Seuil, Gallimard,
Actes Sud, Albin Michel, etc. portent de plus en plus à ces
littératures, soit en leur ouvrant les collections déjà existantes,
soit en leur réservant des collections spécifiques. Cet intérêt
s’accompagne, dans la plupart des cas, d’une prise en charge
promotionnelle et d’une couverture médiatique significative, qui font
connaître l’écrivain et son œuvre au-delà des frontières de France et
de son propre pays. Je n’entre pas ici dans le débat, du reste très
parisien, qui veut que les œuvres d’auteurs francophones, notamment
africains, publiées dans des collections spécifiques soient victimes
d’une espèce de ghettoïsation. Je le trouve stérile. Certes, sur le
plan institutionnel, des préjugés négatifs pèsent quelquefois sur ces
œuvres ghettoïsées à telle enseigne qu’elles ont du mal à bénéficier du
même traitement que les autres de la part de la critique parisienne ;
il n’empêche que ces réactions conjoncturelles n’enlèvent rien aux
qualités esthétiques et thématiques de ces œuvres, qui finissent
toujours par être reconnues, quand elles sont réelles et attestées. Le
second facteur de développement des littératures africaines
francophones est la création sur le continent des maisons d’éditions.
Je citerais en passant les Nouvelles Editions Africaines du Sénégal
(NEAS), à Dakar ; les Nouvelles Editions Ivoiriennes, à Abidjan ; les
Editions Clé, à Yaoundé ; les Editions Hemar, les Editions Lemba, les
Editions Mokand’Art, et les Editions Héros dans l’ombre, à Brazzaville
; Afrique-Edition, Mediaspaul et Editions universitaires, à Kinshasa.
Grâce à ces maisons d’éditions basées sur le continent, les auteurs,
qui ne voyaient pas comment se faire publier en Occident, trouvent
désormais une tribune pour s’exprimer.
Quelles en sont les grandes orientations ? Les principales tendaces ?
En ce qui concerne l’évolution des littératures africaines francophones
ces dernières années, elle me paraît se dessiner de la manière
suivante: la poésie n’a pas révélé des talents exceptionnels ; le
théâtre sans quitter les planches recourt de plus en plus à la
télévision pour s’actualiser et élargir son audience ; le roman tout en
pratiquant les deux tendances dominantes dans le domaine français, à
savoir les tendances sociale et romanesque, n’en continue pas moins à
s’interroger sur un ensemble de questions fondamentales : la «
migritude » ou la difficulté d’être un Noir immigré en Occident ; les
dérives du pouvoir politique ; la condition de la femme, et récemment
l’économie de développement, etc. Il faudra souligner et saluer
l’apport des écrivains femmes à l’essor de ces littératures. Il semble
qu’en France l’accueil réservé à ces littératures se soit
considérablement amélioré.
Qu’en pensez-vous ?
C’est tout à fait vrai.
L’accueil réservé aux littératures africaines francophones en France
s’est considérablement amélioré. Les universités s’ouvrent davantage à
elles par la création des unités de valeur ou de recherche qui leur
sont consacrées. Il est vrai qu’elles sont de moins en moins enseignées
de façon isolée et qu’elles sont généralement rangées sous la bannière
des « Littératures francophones ». N’empêche qu’elles continuent de
faire l’objet de numéros spéciaux de revue, d’ouvrages particuliers, et
de nombreuses thèses de doctorat. Les éditeurs ouvrent leurs
collections à ces littératures ou, à défaut, créent des collections
spécifiques. Les médias s’y intéressent de plus en plus. Les
institutions publiques leur accordent une place importante : le Salon
du Livre de Paris, en mars 2006, a témoigné de cet intérêt.
Qu’en est-il sur le continent africain et plus particulièrement en RDC ?
En
Afrique, les chercheurs reconnaissent ces littératures comme étant les
leurs, comme étant partie intégrante de leur patrimoine, en dépit de la
langue d’écriture. Ils leur consacrent des travaux d’envergure, en leur
appliquant des grilles de lecture existantes. C’est peut-être à ce
niveau qu’il y a problème. Faut-il continuer d’appliquer aux textes
littéraires africains des grilles de lecture forgées sous d’autres
cieux et adaptées à un autre type de textes ? La plupart des recherches
qui ont été entreprises dans ce sens n’ont pas abouti. On se rappelle
la critique topologique de Thomas Melone, la critique écologique de
Jean-Pierre Makouta-Mboukou, la critique anthropologique de Mohamadou
Kane pour ne citer que ces cas. En dehors de l’objet et peut-être aussi
de l’appareil conceptuel qu’elles forgent avec des bonheurs inégaux,
qu’est-ce qu’elles ont de différent, quant à leurs démarches, avec le
structuralisme, la psychocritique, l’approche sociologique à la
Goldmann, ou la sociocritique? Le plus important, à mon avis, est
d’arriver, avec les outils dont nous disposons, quitte à les affiner, à
rendre compte des dimensions formelles et idéologiques des textes
littéraires africains.
Quels sont les écrivains qui vous paraissent avoir été des « phares », des « repères » pour ces vingt dernières années ?
Des phares ? Des repères ?
Je
n’en connais pas. Je confesse mon ignorance. Mais je sais aussi que ce
genre d’appréciations dépendent de la position du sujet qui regarde,
observe, évalue la production littéraire africaine. S’il le fait depuis
l’Europe, il est tout à fait normal qu’il installe sa chaise dans la
même direction que la critique parisienne. Mais rien ne dit, par
expérience, que les auteurs africains célébrés en Europe bénéficient de
la même audience en Afrique. Aujourd’hui, dans chaque pays africain,
l’institution scolaire, les médias, l’université, les réseaux culturels
tendent à privilégier les auteurs du terroir plutôt que les autres ; on
ne peut donc plus se hasarder à déclarer tel ou tel auteur «phare» ou
«repère» de façon absolue.
Parmi les écrivains qui sont apparus depuis 2000, quels sont ceux qui ont retenu votre attention ?
Cette question me
paraît bien différente de la précédente. Il ne s’agit plus de «phare»
ni de «repère», mais des écrivains qui ont retenu mon attention. Il y
en a deux ou trois dont je ne me rappelle pas les noms. Puis je ne sais
pas s’ils sont apparus avant ou après 2000. De toute manière, l’auteur
africain qui m’a le plus impressionné, c’est le Calixthe Beyala du
roman «C’est le soleil qui m’a brûlée», qui est un beau texte tant du
point de vue de sa construction que de celui du regard que l’auteur
porte sur le corps de la femme. Je relis toujours ce livre avec un
plaisir inouï. Si on devait trouver une spécifité à la littérature de
la RDC, on releverait sans doute, plus que dans d’autres pays, la
présence d’écrivains qui sont aussi des universitaires, des essayistes,
des auteurs d’anthologies et ouvrages critiques. Je pense à V.Y.
Mudimbe, à Pius Ngandu Nkashama, à Georges Ngal, à vous-même.
Comment expliquez-vous cette singularité ?
Je ne pense pas
qu’il y ait singularité. En Afrique, beaucoup d’universitaires sont en
même temps des créateurs. Cela est sans doute dû au fait que le champ
de la réflexion étant immense et immense le souci de dire l’Afrique,
ils ne sauraient s’accommoder d’un seul genre.
Le roman policier semble aussi un genre très prisé qui a trouvé ses
pionniers africains avec des auteurs venus de la RDC (Achille Ngoye,
Nzau, Bolya). Comment expliquez-vous cette autre particularité ?
Il ne faut pas oublier le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Ces deux pays
connaissent une littérature policière intéressante. Pour la République
démocratique du Congo, en dehors des auteurs que vous citez, je ne sais
pas s’il en existe d’autres. Je me demande si ce ne sont pas là des cas
certes intéressants mais tout compte fait isolés.
Propos recueillis en mars 2007.
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