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Voici deux entretiens réalisés par Bernard Magnier avec ce grand romancier qui nous a quitté le 11 décembre 2003. Le premier, réalisé en 1987, Ahmadou Kourouma est alors l’écrivain d’un seul livre, Les soleils des indépendances, publié près de vingt ans plus tôt, en 1968 ! Le second entretien est réalisé au moment de la publication de Monné, outrages et défis, Ahmadou Kourouma est en train d’écrire ce qui allait devenir En attendant le vote des bêtes sauvages…
L’écrivain évoque dans ces rencontres son itinéraire d’homme et de créateur, sa venue à l’écriture, son travail d’écrivain, sa conception de la littérature. Il porte aussi un regard sur les littératures africaines et l’accueil qui leur est réservé, sur leur rôle et leurs enjeux.
Bernard Magnier : Afin de faire connaissance, pourriez-vous nous
dire quel a été votre itinéraire depuis l'enfance jusqu'à la parution
des « Soleils des Indépendances » ? L'état civil vous fait naître à
Boundiali…
Ahmadou Kourouma : Restons aux indications de l'état-civil. Je
suis né dans un autre petit village mais c’est à Boundiali qu'il y
avait un état-civil. J'ai été séparé de mon père et de ma mère à l'âge
de sept ans pour rejoindre la famille de mon oncle qui était infirmier.
C'est lui qui s'est occupé de mon éducation puisque je n'ai revu ma
mère que beaucoup plus tard, à l'âge de 27 ans. Grâce à mon oncle, j'ai
pu faire des études. Je suis allé aux écoles primaires et secondaires
en Côte-d'Ivoire et j’ai commencé l'enseignement supérieur à Bamako où
j'ai été pris dans un mouvement de contestation. Accusé d'être le
meneur, j'ai été renvoyé. J'ai été appelé dans l'armée coloniale comme
tirailleur, avec le statut d'indigène. Les tirailleurs devaient alors
effectuer trois ans de service obligatoire. J'ai été affecté dans un
régiment chargé de réprimer le R.D.A. (Rassemblement Démocratique
africain). J'ai refusé. J'ai perdu mon galon de caporal et ai été
envoyé en Indochine. De retour d'Indochine, j'ai voulu faire des études
d'ingénieur naval mais les bourses ne s'obtenaient que pour les études
ayant des débouchés en Afrique, j’ai alors été admis à l'Institut des
actuaires de Lyon où j’ai obtenu mon diplôme d'actuaire. J'ai travaillé
près de deux ans dans une société d'assurances à Paris. Puis, je suis
rentré en Côte-d'Ivoire où j ai mis en place la Caisse de Retraite des
Salariés de Côte d'Ivoire en 1960.
Dans la mouvance des événements de 1963 - reconnus
officiellement aujourd'hui comme un faux complot -j'ai perdu mon poste.
Pendant près de sept mois, j'étais au chômage à Abidjan. C'est pendant
cette période sombre qu'a été écrit «Les Soleils des Indépendances».
Dans l'impossibilité de trouver un emploi - les autorités interdisaient
à tout employeur de m'embaucher - je suis allé en France. J'ai obtenu
un poste d'actuaire en Algérie où j'ai travaillé près de cinq ans. J'ai
été autorisé à rentrer en Côte-d'Ivoire que j'ai rejoint en 1970 après
un stage de deux ans dans une banque à Paris. J'ai travaillé à Abidjan
pendant cinq ans mais, à la suite de la représentation de ma pièce «Le
diseur de la vérité», j’ai de nouveau perdu mon emploi. J’ai alors
quitté la Côte-d'Ivoire, tout d’abord pour le Cameroun où je suis resté
neuf ans, puis pour le Togo où je suis installé à Lomé depuis novembre
1983.
Je voudrais signaler que le Président Mitterrand,
l'an dernier, m'a fait Chevalier de la Légion d'Honneur. C'est une
distinction qui m'a beaucoup touché.
Comment êtes-vous venu à l'écriture ?
L'écriture est pour moi quelque chose d'inattendu.
J'ai une formation mathématique et scientifique. A la fin de mes études
d'actuaire et avant de rentrer en Côte d'Ivoire, j'ai voulu faire de la
sociologie, lire des mémoires sur l'ethnologie africaine. Ces mémoires
m'ont paru mal écrits, difficiles à lire. J'ai donc décidé de faire «
de la sociologie » d'apprendre à écrire. J'ai commencé à écrire à ce
moment-là. Rentré en Côte-d'Ivoire quand j'ai perdu mon emploi, j'ai
continué et cela a donné « Les Soleils des Indépendances ».
Comment s'effectue pour vous l'acte d'écriture ?
Travaillez-vous à partir d'une idée, d'un canevas
très construit ?
Je réfléchis beaucoup avant d'écrire. Au moment où j'écris, le problème
n'est plus du tout de savoir où je vais aller. Je connais les
personnages. Je connais l'atmosphère. Il me reste l'écriture.
C'est-à-dire trouver les mots justes qui me permettront d'amener le
lecteur à vivre pleinement la scène exposée. Un roman c'est une suite
d'événements et c'est la façon de raconter qui rend l'histoire
intéressante ou banale. Dans cette perspective de visualisation, le
cinéma reste un modèle pour moi.
Travaillez-vous beaucoup vos manuscrits ?
Je travaille beaucoup. Je ne suis jamais satisfait
de ce que j'ai écrit. Cela n'est pas sans inconvénient car en
retravaillant beaucoup un texte, on perd le naturel du premier jet. En
revanche, le fait de relire un manuscrit amène à éviter certaines
longueurs. Retravailler un texte c'est souvent le réduire pour parvenir
à l'essentiel.
Comment procédez-vous dans l'élaboration de cette langue très personnelle, ce mélange heureux du français et du malinké ?
Pour Les Soleils des Indépendances, je pensais en
malinké et le problème était de retraduire, de transmettre la démarche
intellectuelle qui était faite en malinké. Chaque mot a des
connotations dans une langue. Comment la transmettre ? Sans ou avec ces
connotations ? C'est chaque fois un problème. J'aime beaucoup les
archaïsmes. Je retrouve parfois dans l'ancien français la signification
pleine d'un mot qui existe encore en malinké et qui a disparu dans le
français d'aujourd'hui. Aujourd’hui, à cause de l'exil, j'ai un peu
perdu mon malinké. Je pense moins en malinké.
La démarche s'effectue donc toujours du malinké vers le français. Peut-on parler de traduction ?
Traduction serait un terme trop fort car il arrive
que je conçoive certaines choses en français mais dans ce cas je place
un Malinké dans cette situation et j'essaye d'imaginer sa façon de
percevoir. Je souhaite qu'en toutes circonstances un Malinké se
retrouve dans mes romans. Ainsi, lorsque j'ai commencé à écrire Les
Soleils des Indépendances, Fama m'est apparu fade et ce n'est que
lorsque je l'ai fait parler en malinké qu'il a pu avoir tout son
relief. Dans les parties dialoguées le français de France ne pouvait
pas convenir. Toute langue, toute société, est d'abord constituée d’un
certain nombre de mythes et de réalités. Traduire, c'est trouver les
mythes et les réalités correspondants.
Ecrire un roman intégralement en malinké vous semble une hypothèse envisageable ?
En tout cas pas pour moi ! Je ne l'écris pas bien.
Mon malinké n'est pas assez développé. De plus, un roman en malinké
n'aura pas assez de lecteurs. Très peu de Malinkés lisent actuellement
leur langue.
Comment avez-vous procédé pour la publication de votre manuscrit ?
J'ai envoyé le texte à beaucoup d'éditeurs qui tous
me l'ont retourné. Seul, Jean-Edern Hallier qui était alors lecteur
chez un éditeur parisien m'a écrit pour m'encourager. J'ai lu ensuite
dans un journal qu'un prix de la francophonie était organisé au Québec.
J'ai envoyé le manuscrit. Ils m'ont aidé à corriger le texte et le
livre est paru aux Presses de l'Université de Montréal. Les Presses ont
ensuite vendu le manuscrit, pour un franc symbolique, aux Éditions du
Seuil…
Vous dites avoir travaillé le texte avec les Presses de l'Université
de Montréal. Quelles modifications avez-vous apportées à votre travail
initial?
Ils m'ont demandé de supprimer ce qu'ils
considéraient comme du journalisme et qui, pour moi, était essentiel.
Le livre a été réduit de plus d'un tiers car il y avait beaucoup de
passages politiques. Je l'avais écrit à un moment difficile pour moi et
la rancoeur n'en était pas absente.
De nombreux écrivains et critiques s'intéressent à la problématique des « littératures nationales ».
Quel est votre sentiment sur ce point ?
Je me définis comme un écrivain ivoirien. Sans
hésitation ! Je me sens Ivoirien. La littérature ivoirienne existe.
Même si nous ne parlons pas directement de la Côte-d'Ivoire, dans notre
façon de vivre, dans notre manière d'aborder les problèmes, la
Côte-d'Ivoire est présente et cela a des répercussions sur l'écriture.
D'autres écrivains préfèrent se reconnaître sous les termes « écrivain africain »...
Au début, effectivement, l'écrivain se sentait «
africain ». De plus en plus, les choses évoluent et les particularités
nationales apparaissent.
Accepteriez-vous l’appellation « écrivain malinké » ?
Non, c'est une appellation qui m'a été donnée parce
que j'écris à partir du malinké mais les Malinkés sont présents en Côte
d'Ivoire mais aussi au Mali, en Guinée, au Sénégal, au Burkina Faso.
Nos problèmes sont trop différents pour que l'on puisse prétendre
parler globalement des Malinkés. Il n'existe pas d'irrédentisme malinké
et les passés historiques récents ont séparé les intellectuels malinkés
des différents pays.
Selon vous, l'écrivain doit-il être le porte-parole du groupe, quel qu'il soit, auquel il appartient ?
L'écrivain en Afrique n'a pas la même fonction que
l'écrivain français. En France, il y a une presse qui joue un rôle
critique - je pense au Canard enchaîné par exemple - l'écrivain n'a
donc plus ce rôle à tenir. En Afrique, nous devons cumuler. Comment
écrire dans un pays où il n'existe pas de liberté sans faire allusion à
cette situation ? On passe pour un lâche, un amuseur de foire quand on
parle de tout sauf ce qui préoccupe nos lecteurs.
Vous vous considérez comme écrivain et… journaliste ?
Absolument. C'est ce qui fait que nous sommes
souvent présentés comme des écrivains engagés. Dire que nous sommes
engagés, c'est comme dire qu'en France la presse est engagée. Il y a
beaucoup de corruption, d'injustice sur le continent africain. Comment
voulez-vous écrire sans évoquer ces problèmes ? Mon prochain roman est
historique, il me fallait évoquer le présent, le parti unique. J'ai
trouvé des solutions, le lecteur les appréciera.
Il y a tout de même une évolution sensible. La presse se développe et
les thèmes abordés par les écrivains ne sont plus les mêmes qu'il y a
30 ans...
La situation a beaucoup évolué. L'écrivain se consacre maintenant
davantage à son oeuvre. A l'origine, les premiers écrivains, autour de
Senghor et de la Négritude, souhaitaient dire que la culture nègre
existait et dénoncer ce qui se passait sur le sol africain. Il y avait
urgence. Maintenant, c'est le parti unique dont l'inconvénient majeur
est de couvrir les abus. La corruption n’est pas dénoncée.
Les thèmes développés dans Les soleils des indépendances sont encore
d’actualité…
Oui tout à fait, ce qui prouve malheureusement que l’évolution est trop
lente.
Pouvez-vous être votre propre lecteur ?
Lorsqu’un livre est publié, il devient étranger à
tout le monde, même à son auteur. Ce qui fait que je peux aujourd’hui
me relire avec un certain recul.
Lors de sa parution, et depuis lors, votre livre a été salué par la
critique. Ce succès vous a-t-il surpris ?
Cela m'a beaucoup surpris. Il y a beaucoup de choses qui étaient dans
mon inconscient et que les critiques m'ont révélées. Je ne m'attendais
pas, bien sûr, à ce que le livre devienne un «classique», un modèle.
Un modèle pour les autres. Car il semble difficile pour vous d'écrire
un second livre après celui -ci...
J'ai écrit un second roman. Mon éditeur m'a retourné deux fois le
manuscrit en me demandant de le reprendre. Je crois cette fois l'avoir
achevé. Il sera publié cette année au plus tard l'année prochaine.
Que pensez-vous de la production littéraire actuelle ?
Il existe maintenant un public en Afrique et ceci est très important.
La télévision, la radio, les journaux s'intéressent à la littérature
africaine. En ce qui concerne la lecture, je n'ai vraiment pas le temps
de lire tout ce qui se produit actuellement. Je le regrette. Je suis
obligé de gérer le peu de temps dont je dispose et le consacrer en
grande partie à l'écriture.
Parmi vos lectures, quels sont les auteurs qui vous ont le plus marqué ?
Beckett et Céline surtout.
Et parmi les écrivains africains ?
Avant que je ne commence à écrire, Bernard Dadié
bien sûr, c'est mon compatriote et Camara Laye qui est Malinké comme
moi. Parmi la jeune génération, ce que fait Sony Labou Tansi
m'intéresse beaucoup. Jean-Marie Adiaffi également. J'achète tout ce
que les jeunes écrivent. Je les lirai. Pour me donner une motivation
suffisante, j'essaierai d'écrire quelque chose sur l'évolution du roman
africain.
Êtes-vous sollicité par les jeunes auteurs pour donner des conseils, lire des manuscrits, etc. ?
Beaucoup m'ont sollicité mais je leur ai répondu : «
ce n'est pas mon métier ». Je n'ai pas fait d'études littéraires.
D'instinct, je sens ce qui est bien écrit, bien composé ; mais j'aurais
des difficultés à proposer des théories, des secrets. Bien sûr, il y a
un minimum. Beaucoup se lancent dans l'écriture sans avoir acquis un
minimum que seule la lecture des grands romanciers peut apporter. C'est
dommage ! Car les idées, la matière ne suffisent pas, la forme est
indispensable. L'écrivain est celui qui donne la forme qui convient à
une idée.
Pouvez-vous nous parler de votre prochain roman ? Le héros ne sera t-il pas un «petit cousin» de Fama ?
Un peu. Un homme c'est en définitive une idée. On se renouvelle en se répétant.
Pourriez-vous nous parler de Fama ? Comment vous est venue l'idée de ce personnage ? Le connaissez-vous ?
Je me suis inspiré d'un oncle. Mais un personnage de roman est plus riche que le modèle. C'est un mélange de plusieurs vies.
Que pensez-vous de la récente attribution du Prix Nobel de littérature à Wole Soyinka ?
Pensez-vous que cette distinction puisse contribuer à faire mieux connaître les autres écrivains africains ?
Bien sûr. C'est une consécration. La maturité de la
littérature africaine est ainsi internationalement clamée. Cela
contribuera à faire mieux connaître la littérature africaine. Une
réponse est donnée à la question que certains posaient : « existe-t-il
une littérature africaine ? ».
Entretien publié dans la revue « Notre librairie » n°87, avril-juin 1987.
Bernard MAGNIER : Après 20 ans d'absence et de silence, vous
publiez votre second roman, Monnè, Outrages et défis. Comment est née
l'idée de ce livre ?
Ahmadou KOUROUMA : Je voulais tout d'abord parler d'un vieillard
que je connaissais. Ensuite, il me semble qu'il y a un certain nombre
de faits historiques qui sont tus. En France, on parle volontiers de ce
qui s'est passé ailleurs, dans les autres pays, dans les pays de l'Est
par exemple. Mais, malgré certains changements récents, on a un peu
l'impression d'une volonté de taire ce que la colonisation a fait. J'ai
donc choisi ce sujet. Et puis, sait-on jamais comment naît un roman? On
ne peut pas dire vraiment comment ça vient. Le sujet s'impose, les
documents s'accumulent. L'expérience s'ajoute dessus et ça constitue un
ensemble. Le texte devient un monde dans lequel on vit, qui vous impose
sa logique.
A quel moment avez-vous commencé à écrire ce livre ?
Après la pièce de théâtre, Le diseur de vérité, vers
1973.
Il y a donc plus de quinze ans, vous avez donc beaucoup retravaillé
votre manuscrit…
Oui, oui, j'ai beaucoup retravaillé. J'ai envoyé une première version à
mon éditeur qui m'a dit : «c'est bien, mais c'est trop long». J'ai
coupé. J'ai refait un peu et cela donne la version que vous connaissez
aujourd'hui. Pour l'anecdote, je dois ajouter que le manuscrit a été
volé en 1978 et qu’il m’a fallu reconstituer cinq ans de travail.
Pour ce roman qui est un roman historique, du moins en partie, vous êtes-vous inspiré de personnages réels ?
Comme tout romancier, je crois, je me suis inspiré de la réalité.
Mais, partant d'un personnage ayant réellement existé, on y ajoute
beaucoup de choses, de telle façon qu'il devienne fictif.
Il en va ainsi du personnage de Djigui qui domine le roman, par sa
présence, sa personnalité, sa longévité. Mais est-il vraiment le
personnage principal de ce roman ?
Pour moi, le personnage central du roman, c'est le peuple de Soba.
C'est le peuple qui rapporte cette histoire.
Soba est un lieu imaginaire.
Où est située cette ville ?
Soba signifie grande ville. Soba et les personnages
dont je me suis inspiré sont calqués sur la réalité. Lorsque je décris
un lieu, je pense toujours à un endroit réel. J'ai passé une partie de
mon enfance à Korhogo, j'ai souvent pensé à cette ville en décrivant
Soba.
Les personnages blancs, les «Nazaréens» qui apparaissent dans ce
roman, sont-ils directement inspirés par des personnages réels ? Les
noms que vous citez sont-ils des noms d'emprunt ou appartiennent-ils à
des personnages historiques ?
Ce sont les noms des administrateurs qui ont
vraiment existé. Journault, par exemple, je l'ai connu, il était le
commandant de mon village, et c'est un peu grâce à lui que je suis allé
à l'école. Hérault était un instituteur venu de Grenoble, c'est grâce à
lui que je suis allé au collège. Les aventures que je lui attribue ne
lui sont pas toutes arrivées. Je mélange plusieurs personnalités pour
créer un personnage de roman.
On ne peut pas prendre un personnage réel et le mettre tel quel dans un
roman, il faut ajouter certains éléments, en retirer d'autres. Le
roman, par son style, vous impose certaines règles.
Dans votre roman vous alternez le «je», le «il» et le «nous». Où situez-vous le personnage du romancier ?
Il y a à peu près trois paroles qui interviennent
dans ce roman. Quand Djigui ou bien un autre personnage (le
griot-interprète, un Européen) du roman parle, il dit «je» pour que
cela soit clair. Ensuite, il y a «les gens», le peuple qui dit «nous»
et qui nous représente tous. Le romancier intervient pour décrire et
pour jouer la carte de l'humour. Quand on veut se moquer de quelqu'un,
il n'y a que l'écrivain qui peut intervenir.
Aux côtés de Djigui, il y a le griot-interprète qui a une très grande
personnalité et qui joue un rôle déterminant dans le roman.
Pouvez-vous nous parler de ce personnage ?
C'est un ancien soldat qui est vraiment très
favorable à la colonisation. Il aime beaucoup les Français et comme
beaucoup de ces anciens combattants, il est très attaché à la France.
Il travaille sincèrement et sérieusement pour les colonies françaises.
Malheureusement, il n'en sera guère récompensé.
Il a une conception très personnelle de la traduction...
Il traduit en fonction de ce qui correspond à son point de vue. Il veut
ménager Djigui. Il veut éviter tout conflit entre Djigui et le
colonisateur, afin que la colonisation puisse s'installer dans la paix.
C'est un conciliateur ?
Oui ! Voilà, c'est un conciliateur, mais un
conciliateur qui a un projet, qui veut atteindre un objectif.
Vous venez d’évoquer l'humour. L'humour que vous vous réservez.
L'ironie et l'humour tiennent une place importante dans votre ceuvre.
Quel rôle leur assignez-vous ?
Vous ne pouvez pas écrire sans quand même
plaisanter... Dans un roman, les personnages agissent de bonne foi. Ils
croient à ce qu'ils font. Il faut bien que quelqu'un puisse, du dehors,
les juger. Et c'est le rôle du romancier !
Peut-on dresser un parallèle entre Djigui et Fama, le héros des Soleils des Indépendances ?
Ce sont deux chefs. Ils ont une même façon de
réfléchir. Djigui trouve sa véritable dimension après la trahison de
son fils. Mais ils n'ont pas la même vie. Fama tombe dans la déchéance,
victime d'éléments extérieurs qu'il appelle « la bâtardise ». Djigui se
sent responsable de ce qui est arrivé à son peuple. Il s'apercevra bien
plus tard qu'on s'est servi de lui ; ce n'était pas pour lui offrir un
train que les travaux ont été entrepris, mais pour asseoir une économie
monétaire.
Tout le monde le lui laisse croire...
Il pense être le seul, parmi tous les princes malinké, à pouvoir
maintenir son pouvoir intact. C'est pourquoi, il se lance dans cette
collaboration et ce n'est qu'à la fin, après avoir accepté les
recrutements, les travaux forcés, la saignée de son pays, qu'il
s'aperçoit qu'il s'est trompé, et il s'en aperçoit très tard, comme je
l'ai dit.
Il y a une grande différence dans l’écriture entre ce second roman et Les Soleils des Indépendances,
est-ce volontaire ?
Il y a une grande différence. Lorsque j'écrivais Les
Soleils des Indépendances, je n'étais pas aussi averti des questions
littéraires. A cette époque, je connaissais bien la langue malinké. Je
la vivais quotidiennement. A force de vivre loin de mon pays, et bien
que j'y revienne régulièrement, j'ai un peu perdu l'usage de la langue
et la façon de penser malinké. Je n'ai plus la même manière d'aborder
les problèmes. D'autre part, je suis aujourd'hui plus attentif à la
grammaire. Avant, je n'avais qu'un seul but : exprimer ce que la
personne pensait sans trop me soucier de la forme.
Pourrait-on dire que ce second roman est « moins malinké » que le précédent ?
Moins malinké dans son écriture, mais le contenu et les idées essentielles demeurent malinké.
Ce second roman, plus encore que le premier, semble pouvoir être adapté au cinéma.
Seriez-vous intéressé par une telle entreprise ?
Je ne sais pas si c'est possible. Je pense même que
cela serait difficile. Peut-être pour le second...
Comme dans Les Soleils des Indépendances, il y a une grande désillusion
à la fin. Le dernier paragraphe est très dur, sans espoir. Les gens de
Soba réalisent enfin et constatent qu'ils «sont plus nègres qu'avant».
Cela signifie-t-il qu'entre ces deux moments rien n'a vraiment changé ? Diriez-vous la même chose en 1989 ?
Oh oui ! Je dirais la même chose. La situation est
pire maintenant. Les gens ont peut-être pris conscience, mais cela est
insuffisant. Trente ans après les indépendances, le bilan demeure
décevant dans beaucoup de domaines.
D'un point de vue littéraire, cette fois, avez-vous l'impression
d'une évolution ? Que la diffusion de la littérature a fait quelque
progrès ? En Afrique ou en dehors de l’Afrique ?
Enormément. J'en suis convaincu. Il y a beaucoup de
changements. Il semble qu'en Afrique, on s'intéresse plus à ce qui est
fait par les écrivains africains. Les Français sont un peu plus
ouverts. Il y a un mouvement qui se dessine. On s'intéresse beaucoup à
la littérature africaine.
Vous semblez étonné de cet intérêt ?
Je me demande parfois si la littérature africaine
n'est pas surfaite. J'ai l'impression que l'on nous donne plus de place
que nous n'en méritons... On me répond que je suis un complexé.
Certains disent qu'on ne vous donne pas assez de place, au contraire...
Pour le public occidental, il y a l'attrait de la
nouveauté. Moi je suis dedans, je n'en vois peut-être pas tous les
aspects, mais je maintiens : je me demande si nous ne sommes pas
parfois surévalués.
Je me demande si vous n'êtes pas trop modeste…
(Rire) Non... Je ne sais pas. C'est une opinion tout
à fait personnelle. Les conditions dans lesquelles nous travaillons
sont telles qu'on peut se demander s'il est possible de réussir des
oouvres.
Les Soleils des Indépendances est souvent présenté comme « le »
grand roman africain. Ahmadou Kourouma, « le » grand romancier... On
lit souvent ces affirmations. Comment réagissez-vous ? Etes-vous flatté
? Amusé ? Agacé ?
Ca m'agace. Vous savez, pendant les États généraux
de la francophonie, plusieurs personnes ont fait référence à mon roman.
Cela m'a beaucoup gêné. Je n'ai pas pu parler. (rire) C'était trop.
J'avoue que je ne supporte pas d'être mis en vedette.
Je pense que les gens qui disent cela sont sincères.
Je les crois sincères, puisqu'en définitive, ils n'ont aucun intérêt à
le faire. Et surtout que ces éloges viennent d'un peu partout. Vous
voyez, je suis obligé de les croire. Mais n'empêche que je dois avouer
que cela finit par gêner.
Est-ce-que ce n'est pas un peu à cause de tout ça que vous avez mis si longtemps à publier un second roman ?
Oui, il y a un peu de ça. Sans doute.
Vous aviez peur de faire «moins bien» pour le deuxième ?
Oui. Il a fallu que deux ou trois personnes le
lisent et émettent des jugements très positifs. Ces avis m'ont
encouragé et m'ont permis d'achever. Mais effectivement, vous avez
raison, j'ai beaucoup hésité. Il arrivait un moment où j'étais tenté de
copier Les Soleils des Indépendances. Mais c'est difficile de se copier
soi-même.
Vous parliez tout à l'heure d'un troisième roman. Devrons-nous attendre vingt ans pour le lire ?
Non, non, non, cette fois-ci vous n'attendrez pas vingt ans !
Après l'époque coloniale, la période des indépendances, celui-ci sera-t-il un roman tout à fait contemporain ?
Ah oui, ça sera plus contemporain que les deux
autres ! Ils se situera entre les indépendances et nos jours. Cela se
passera actuellement. Ce sera la description d'une dictature militaire.
Vous ne manquez pas de modèles…
Alors là, on peut dire que je suis allé à bonne école, je ne manque pas de modèles...
Propos recueillis par Bernard MAGNIER, Paris, décembre 1989.
Entretien publié dans la revue « Notre librairie » n°103, octobre-décembre 1990.
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